Sun Mingjing (孙明经), pionnier du documentaire chinois

Brigitte Duzan et Liu Ying
jeudi 17 octobre 2013
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Cela fait tout juste une dizaine d’années que l’on a découvert aux Archives du Cinéma de Pékin, un sac de vieilles bobines 16mm qui ne portaient aucune mention, ni de nom ni de titre. Il s’agissait de vieux documentaires tournés dans les années 1930-40 par Sun Mingjing, le pionnier du documentaire chinois. Cette découverte inattendue, dûment authentifiée par le fils du réalisateur, Sun Jiansan, a entraîné des recherches autour d’un personnage que l’on avait oublié. Après avoir monté les films retrouvés, on a découvert qu’il était aussi un fabuleux photographe : son objectif a conservé des pans entiers du territoire chinois préservés miraculeusement, tels qu’ils étaient à l’époque.

Sun Mingjing est né à Nankin le 31 octobre 1911, d’un père pasteur et d’une mère institutrice. Dès l’âge de cinq ans, il fut initié à la photographie par un jeune voisin. Dans les années 1920, il vit à l’université Jinling un documentaire pédagogique qu’avait réalisé un Américain du nom de Griffing sur la culture du coton en Chine, et cela détermina sa volonté de devenir lui-même documentariste. En 1927, à sa sortie du lycée, il commença un cursus scientifique et technologique à l’université Jinling. En 1934, à la fin de ses études, il devint aussitôt l’assistant du directeur du département de science
et ingénierie et commença à réaliser des documentaires. En 1936, il fut nommé, à sa création, responsable du département audiovisuel éducatif (cinéma et radio), l’un des premiers à être créé dans une université chinoise.

En 1937, à la veille de l’invasion de l’armée japonaise, l’université l’envoie en Chine du Nord avec une caméra 16 mm. Sun Mingjing parcourt six mille kilomètres et filme nombre d’endroits stratégiques ; tout en tournant, il prend des photos et des notes ; il écrit aussi vingt-cinq lettres à son épouse. Il aurait ainsi filmé une dizaine de bobines de dix minutes. Mais quelques uns de ces films, envoyés en Inde pour y être développés, se sont perdus en chemin.
En novembre 1937, avant que Nankin tombe aux mains des Japonais, l’université est évacuée à Chongqing, au Sichuan, puis déménage à Chengdu. En 1938, l’université inaugure un cursus de film et radio sur deux ans. C’est l’époque où plusieurs universités étaient regroupées à Chengdu sur le campus de l’université Huaxi, dont l’université Jinling, l’université Jinling pour femmes, l’université Qilu du Shandong et l’université Yanjing de Pékin. Les cours furent
ouverts à tous leurs étudiants et le cinéma devint une option très recherchée.

Sun Mingjing était le principal professeur et travaillait avec son épouse, Lü Jin’ai. Chimiste et physicienne de formation, celle-ci avait la volonté de fabriquer l’émulsion photographique. Les pellicules utilisées en Chine étaient en effet importées, et la guerre avait entraîné la rupture des approvisionnements. Elle mit au point des moyens artisanaux de fabrication et en fit un sujet d’enseignement.

En même temps, Sun Mingjing alla tourner dans les coins les plus difficiles d’accès du Sichuan, du Qinghai et jusqu’aux confins du Tibet. Il nous a laissé des films et des photos étonnants sur les mines de sel de Zigong au Sichuan, dès avril 1938, sur les bombardements japonais à Chongqing, sur les monts Hengduan, sur les aspects peu connus de la région de Ya’an, en particulier la vieille route du thé et des chevaux et la tradition des « briques de thé », fabriquées en compressant le thé pour en faciliter le transport. En janvier 1939, par ailleurs, était créée la province du Xikang, aux franges du Tibet et du Sichuan, qui attira l’intérêt de nombreux voyageurs, journalistes et scientifiques chinois. Les superbes photos de Sun Mingjing en gardent le souvenir.

En 1940, Sun Mingjing put aller aux États-Unis grâce à une bourse de la Fondation Rockefeller et visita l’American Film Center à New York, ainsi que les principaux instituts cinématographiques américains, y compris les studios Disney. A son retour à Chengdu, en 1941, il rapporta avec lui tout un chargement d’équipement cinématographique et de matériel photographique avec lequel, en 1942, il partit filmer et photographier pendant trois ans les provinces du Yunnan et du Guizhou. C’est à cette époque également qu’il fonda le « Mensuel du film et de la radio », qui parut entre 1942 et octobre 1948.

Après la guerre, en mai 1946, l’université revint à Nankin où il continua son projet pédagogique. En 1949, le cinéma devint l’une des priorités du nouveau régime.

En 1950 fut d’abord fondé à Pékin l’Institut d’interprétation et de formation des acteurs dont Sun Mingjing créa le département de cinéma. Puis, en 1952, quand fut ensuite créée l’École centrale de cinéma, devenue aujourd’hui la principale institution d’enseignement cinématographique chinoise sous le nom d’Académie du cinéma de Pékin, Sun Mingjing en fut l’un des membres fondateurs. En 1957, cependant, il fut condamné comme homme de droite et tous ses films et documents furent confisqués. Pendant la Révolution culturelle, il fut séquestré par les Gardes rouges qui emportèrent ses films. Il dut attendre sa réhabilitation, en 1978, pour pouvoir reprendre son enseignement à l’Académie du cinéma de Pékin lors de sa réouverture cette même année.

Après avoir consacré toute sa vie à l’enseignement du cinéma dans la plus grande discrétion, il est décédé en 1992 avec l’immense tristesse de penser son oeuvre perdue à jamais. Or, elle n’était qu’égarée. Au début de la Révolution culturelle, ses films et documents avaient été fourrés en vrac dans
un sac de jute et emportés sous les yeux de sa famille. Une partie des bobines de films a pu être retrouvée, aux Archives du Cinéma, à Pékin. Il y en a 61 au total. Cette trouvaille a permis des recherches qui ont commencé à partir de 2000.

En 2011, un hommage a été rendu en Chine à Sun Mingjing à l’occasion du centenaire de sa naissance et un buste en bronze a été inauguré avec celui de Joris Ivens au Palais du Peuple à Pékin. Une rétrospective de quatorze films numérisés pour l’occasion est programmée dans le cadre de la 8ème édition du Festival du cinéma chinois de Paris, du 24 octobre au 14 novembre 2013.

Brigitte Duzan et Liu Ying


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