Quiproquo

dimanche 8 août 2010 par Raymond Delambre

Zhou Xuan par Raymond Delambre, auteur d’Ombres électriques : les cinémas chinois (collection Septième Art, Le Cerf & Corlet)

花外流鶯
Quiproquo
Hua Wai Liu Ying
Scénario : HONG Mo ; réalisation : FANG Peilin ; chef opérateur : CAO Jinyun ; montage : SHEN Yuqi, CAO Sannong ; parolier : CHEN Die Yi ; compositeurs : LIN Mei, YAO Min… ; mixage : SUN Bingyun
Hong Kong, 1948 ; noir et blanc ; production : Da Zhong Hua ; 95 min
Genre : comédie
Avec : ZHOU Xuan, LÜ Yukun, MENG Na (mère de ZHOU Ying), YAN Hua, WEN Yan (épouse de Lao Zhao), XIA Lian (Ah Bao), AI Fan (camarade de classe), DENG Nan, DAN Wei, HE Ping, FANG Yuan
Réalisation : 方沛霖
Avec : 周璇, 吕玉堃, 蒙纳

ZHOU Ying, incarnée par ZHOU Xuan, jeune lettrée gérant avec enjouement un restaurant familial, joue tant de la caisse enregistreuse que du boulier et gazouille jour et nuit, aussi bien en extérieur qu’à l’intérieur, voire siffle, tel le loriot… Le chant de ZHOU Ying importune le lettré DING Qiushi, interprété par YAN Hua, qui travaille comme précepteur chez des voisins, la famille SHEN. Dès la première chanson, Ying dérange celui-ci : elle distraie ses deux élèves, qui se précipitent sur la terrasse pour mieux l’écouter chanter et l’applaudir. Néanmoins Ying, volontiers mutine, et Qiushi, malgré leurs nombreuses disputes, s’éprennent l’un de l’autre, au sein d’un cadre bucolique. Survient une nouvelle querelle lorsque Qiushi refuse l’aide financière de Ying, qui pousse le jeu jusqu’à se dissimuler dans la vaste malle arrière – éclairée puisque entr’ouverte à cause du bagage – de l’automobile de SHEN Chuanqing, élégant jeune homme interprété par LÜ Yukun, en partance pour Shanghai. Ce voyage non voulu permet à la comédie d’atteindre un climax… Le visage noirci de saleté, Ying déchire sa robe en se dégageant du coffre, en plein centre ville : risée des badauds, des enfants, même le tireur de pousse-pousse la dédaigne. Cependant, Lao Zhao secourt Ying. Le sauveur conduit celle-ci à l’appartement de Chuanqing, du type garçonnière aux tableaux suggestifs… La machine infernale du Quiproquo s’emballe ainsi. Ying demande à Lao Zhao d’aller emprunter des vêtements chez une camarade de classe. Toutefois, suite à une méprise, la police arrête Lao Zhao, confondu avec un voleur. La fiancée de Chuanqing, LI Anlin, téléphone à l’appartement de son bien-aimé : Ying décroche, mais raccroche vite… Soupçonneuse, Anlin se rend nuitamment à la résidence de son ami, suivie par Qiushi, pour surprendre Ying en situation compromettante : Ying, en pyjama et robe de chambre, tente de sauver sa réputation en se cachant une partie de la longue nuit qu’elle doit subir au fond de l’armoire située dans la chambre de Chuanqing, non sans oublier d’emporter sa boîte de biscuits préférés, les « Superior Biscuits » – en anglais original – de la Chun Hing Co. Les soupçons conduiront la demoiselle jalouse et l’amoureux de Ying, peu compétent pour mener l’enquête, à séquestrer Chuanqing afin qu’il dénonce la cachette de sa présumée maîtresse. Celui-ci parviendra à tromper la surveillance. Hélas, les deux jaloux montent la garde devant l’appartement… Les nombreux rebondissements continuent : la nuit s’éternise pour Chuanqing s’efforçant de sauver sa réputation et celle de Ying. Au demeurant, celui-ci devra même partager son lit avec Qiushi. Les deux amants présumés, Ying toujours vêtue d’un « déshabillé », devront, à l’instar des oiseaux, sauter, « voler » d’un balcon à un autre, au sixième étage, en vue de voler des vêtements… Nonobstant, on finit par découvrir Ying. Tout semble alors perdu pour les protagonistes, la suspicieuse proposant même un mariage de vengeance à Qiushi : la défiante Anlin rend sa bague de fiançailles à son ex-fiancé, la jette par terre… In extremis, Lao Zhao revient, libéré, et dénoue les quiproquos. Après une scène de ménage épique entre Lao Zhao et sa propre épouse, femme-tigresse, les deux couples protagonistes semblent sur le chemin de la réconciliation.

Quiproquo constitue un véritable joyau de comédie, cultivant le comique de situation, ménageant les surprises avec un art de la symétrie des fourvoiements bien chinois. Geôle populeuse où croupit Lao Zhao versus luxueuse « garçonnière-prison » pour Ying… L’œuvre ose utiliser une intrigue tumultueuse, parfois à la limite du scabreux, tout en restant une comédie de bon ton – polysémique – relevée par l’ambiance musicale. L’œuvre présente deux parties assez distinctes : vastes décors, même naturels, bucoliques versus huis clos de l’appartement citadin…

Le générique, charmant, marque déjà le genre comédie, l’espièglerie qu’arbore ici ZHOU Xuan caractérisant le film. De nombreuses scènes s’avèrent hilarantes : lorsque Ying et sa complice bernent le lettré Qiushi, client du restaurant, en pimentant outre mesure son bol. Ou encore lors de l’interrogatoire nocturne mené par la femme méfiante, intimant à l’accusé innocent de parler avec un Leitmotiv : « Shuo ! » Autre climax : quand Chuanqing, s’apprêtant à se coucher, découvre Ying dans l’armoire, endormie, l’un de ses chers biscuits à la bouche… Autres « points d’orgue » : lorsque la jalousie incarnée, LI Anlin, martèle de façon compulsive à la porte des suspects.
Sociologiquement, le cumul de temporalités différentes se révèle typique du cinéma chinois : le précepteur en robe traditionnelle chinoise enseigne à un élève en cravate, le temps de ce que nous baptisons les « automobiles-locomotives » se conjugue avec celui des pousses. Sans oublier l’horloge de marque Westclock sur laquelle la caméra focalise fréquemment pendant la nuit la plus longue que SHEN Chuanqing passe en partageant contre son gré son lit avec DING Qiushi. Quelques fondamentaux : l’insolence de la servante, le peuple badaud… Quant à la Chun Hing, dont le film montre humoristiquement que les biscuits séduisent Ying, affamée et prisonnière paradoxale de l’opulent logement, indiquons qu’une entreprise hongkongaise homonyme existe toujours, produisant en particulier les fameux White Rabbits.

Les nombreuses chansons qui ponctuent Quiproquo valent bien plus qu’intermèdes musicaux. ZHOU Xuan n’interprète pas moins de six chansons, volontiers bucoliques, enjouées ou d’amour. La Lune constitue l’un des thèmes, spécifique au septième art chinois. Les chants ne doivent pas s’analyser en simples interludes : ils s’insèrent généralement dans l’action, voire permettent à celle-ci de progresser, sachant que, même lorsque la chanteuse gazouille, l’actrice continue de jouer. Ainsi, lorsque ZHOU Xuan chante dans l’appartement de son ami, feuilletant Life, la chanson s’avère diégétique : l’ombre de la chanteuse passe derrière la fenêtre éclairée, avivant la suspicion de LI Anlin dont le pousse vient d’arriver en bas de l’immeuble moderne…
Techniquement et artistiquement, le film associe des décors naturels aux plateaux de studio, contribuant à favoriser l’atmosphère pastorale de certaines scènes. Le cinéaste pousse le souci du détail, afin de cultiver le spontané, conforme à une comédie au style enlevé, enjoué : les branches s’agitent régulièrement sous ce que nous baptisons une brise de studio, le vent souffle même un journal sur ZHOU Ying alors qu’elle parle, voire se dispute avec son bien-aimé sur l’herbe, ou encore Ying, en feuilletant un magazine, renverse un modèle réduit d’avion, accessoire caractéristique dans l’appartement du jeune homme à la dernière mode de Shanghai. De même, en sortant difficilement de la malle du véhicule où elle voyagea à son corps défendant en passager clandestin, Ying déchire sa robe coincée par la valise : cette anecdote construit l’intrigue, justifiant que notre héroïne passera toute la nuit dans un appartement étranger avec une tenue compromettante… Remarquons aussi le montage soigné.

Au demeurant, l’une des plus belles scènes s’ouvre par une ode nocturne à la Lune de ZHOU Xuan, qui rouvre la fenêtre de sa chambre, les oiseaux aimant l’air… La chanson pénètre le cabinet du lettré Qiushi, jusque là affairé à sa rédaction. Remarquable plan-séquence de la chanteuse vers le bureau du futur amoureux en passant par la porte-fenêtre de la chambre de celui-ci. Le lettré exprime sa lutte intérieure pour ne pas se laisser divertir, charmer, et ferme finalement sa fenêtre. Mais la mélodie s’introduit toujours chez lui et finalement dans son cœur…

FANG Peilin – 1908-1947 – commença par la scénographie : Quiproquo montre bien sa maîtrise des décors. Le scénographe débuta dans la réalisation en 1936. Resté à Shanghai pendant l’occupation japonaise, il réalisa des comédies musicales à succès et poursuivit cette carrière à Hong Kong. Au demeurant, le succès commercial de 化身姑娘, Hua Shen Gu Niang, La Fille travestie, réalisé par FANG Peilin en 1936, inspira de nombreux autres films. Au-delà du cas d’espèce, le parcours de ce cinéaste doit permettre de mieux comprendre « l’âge d’or » cinématographique : en vérité, à partir des années trente, la majorité des réalisateurs et des scénaristes adopta et pratiqua les valeurs du divertissement. Par ailleurs, FANG Peilin s’avère représentatif des cinéastes réfugiés à Hong Kong vers la fin des années quarante et qui créèrent un cinéma hongkongais en mandarin dans un contexte de traditionnelle production locale cantonaise. Le cinéaste disparut dans un accident d’avion alors qu’il finissait Quiproquo. Celui-ci sortit à titre posthume.


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